TRIBULATIONS D’UN RÊVEUR ATTITRÉ

(Copyright © 2004)

Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance

Vaccin

Paris Orly
Tu es aux premières loges
du tapis roulant
à guetter la valise rouge
que tu as étrennée pendant ce périple
Quand elle sort après longue attente
tu as de la peine à la reconnaître
On dirait qu’elle a traversé
les boyaux d’une mine de charbon
De plus elle est toute déglinguée
Quel inquisiteur s’est plu
à la visiter sans aménité
alors que tu avais mis tes poèmes
à l’abri dans ton bagage à main ?
Allons, arrête ton cinéma
te ravises-tu
l’inquisition d’aujourd’hui enfile des gants
et utilise les rayons
Elle a d’autres martels en tête
Toi, tu t’es rasé la barbe à temps
et ne penses plus que la révolution
est pour demain
Après-demain peut-être, si tu réussis
à mettre au point
dans ton laboratoire secret
un vaccin de cheval
contre la bêtise triomphante

(Éditions de la Différence, 2008)

MON CHER DOUBLE

(Copyright © 2004)

Mon double
une vieille connaissance
que je fréquente avec modération
C’est un sans-gêne
qui joue de ma timidité
et sait mettre à profit
mes distractions
Il est l’ombre
qui me suit ou me précède
en singeant ma démarche
Il s’immisce jusque dans mes rêves
et parle couramment
la langue de mes démons
Malgré notre grande intimité
il me reste étranger
Je ne le hais ni ne l’aime
car après tout
il est mon double
la preuve par défaut
de mon existence

 

 

Avec lui
je perds mon humour
qui paraît-il
réjouit mes amis
Fustiger la bêtise
la sienne y comprise
et tous les jours que diable fait
n’est donné
qu’à une poignée d’élus
Pourtant
et c’est là que réside mon orgueil
je pense que ma candidature
n’est pas usurpée
J’ai découvert cette propension
sur le tard
et suis navré de la voir réduite
à la portion congrue
à cause d’une ombre
fantasmée si ça se trouve
Alors que faire ?
comme disait le camarade Lénine

 

 

Cultiver mon unicité ?
Cela ne me ressemble pas
Consulter ?
Rien à faire
Me mettre en chasse de mes sosies
les attraper au filet tel un négrier
et les enfermer dans une cale ?
Non
je n’ai pas cette agressivité
Écrire des petits poèmes
sur les fleurs et les papillons
ou d’autres bien blancs et potelés
pour célébrer le nombril de la langue ?
Très peu pour moi
quand les cornes du taureau
m’écorchent les mains
et que le souffle de la bête
me brûle le visage
Autant crier à mon double
en agitant devant lui la muleta :
Toro
viens chercher !

(Éditions de la Différence, 2007)

ÉCRIS LA VIE

(Copyright © 2004)

La terre est si patiente
Elle attend son chantre
qui tarde un peu
puis se présente
Beau flatteur
il se fait vite pardonner
C’est qu’il est un peu musicien
et peintre mettant la main à la pâte
avec des mots
qui connaissent le chemin du cœur
Le voici
entonnant avec des accents sincères
sa vieille antienne
que la terre fait semblant
d’entendre
pour la première fois

La vie s’ingénie
aux offrandes inestimées
et pour les recevoir de sa main
mieux vaut être averti
de l’intention
du code de la cérémonie
des ablutions morales
devant être accomplies
des mots de trop
— comme ces stupides merci —
de la délicatesse du geste
et de la révérence digne
Et puis
au moment de se retirer
surtout ne pas se précipiter
comme ces vainqueurs qui n’ont d’autre hâte
que d’aller exhiber à la foule des frustrés
leur trophée

C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré

(Editions de la Différence, 2005)

RUSES DE VIVANT

(Copyright © 2004)

Même innocents
du sang de notre prochain
il nous arrive
de tuer
la vie en nous
Plusieurs fois
plutôt qu’une

Le voile
qui nous recouvre les yeux
et le cœur
Les barricades
que nous dressons
autour du corps suspect
La lame froide
que nous opposons au désir
Les mots
que nous achetons et vendons
au marché florissant du mensonge
Les visions
que nous étouffons dans le berceau
La sainte folie
que nous enfermons derrière les barreaux
La panique
que nous inspirent les hérésies
La surdité
élevée au rang d’art consommé
La religion
largement partagée
de l’indifférence

Bien des messagers
frapperont encore à notre porte
Y aura-t-il quelqu’un
dans la maison ?

Dites-moi
vers quel néant
coule le fleuve de la vie
C’est quand
la dernière fois
que vous vous y êtes baignés ?

(Éditions Al Manar, 2004)

LES FRUITS DU CORPS

(Copyright © 2004)

Dans les fruits du corps
tout est bon
La peau
le jus
la chair
Même les noyaux
sont délicieux

Misérables hypocrites
qui montez au lit
du pied droit
et invoquez le nom de Dieu
avant de copuler
De la porte
donnant sur le plaisir
vous ne connaîtrez
que le trou aveugle
de la serrure

Je peine à lire
les traités d’érotologie
La gymnastique m’ennuie

Si l’amour
n’était pas
création
œuvre personnelle
j’aurais déserté son école

(Éditions de la Différence, 2003)

L’AUTOMNE PROMET

(Copyright © 2004)

Ces carnets s’achèvent
je le sens

Que ne suis-je musicien
et virtuose
pour interpréter le final
naturellement au violoncelle
et par ma voix travaillée
déployer le chant tremblé
que voici :
Homme de l’entre-deux
qu’as-tu à chercher
le pays et la demeure
Ne vois-tu pas qu’en toi
c’est l’humanité qui se cherche
et tente l’impossible ?

Homme de l’entre-deux
sais-tu que tu es né
dans le continent que tu as découvert
Que l’amour t’a fait grandir
avant que la poésie
ne te restitue ton enfance ?

Homme de l’entre-deux
ta voile
ce sont les voiles qui se dressent encore
sur ton itinéraire
Appartenir dis-tu ?
Tu ne t’appartiens même pas
à toi-même

Homme de l’entre-deux
accepte enfin de te réjouir
de ta liberté de parole
et de mouvement
Les miracles se fêtent
surtout quand ils s’accomplissent
au détriment des tyrans

Et maintenant
quelle autre promesse
veux-tu arracher à l’automne
Juste l’énergie pour le livre suivant ?
Soit
Adjugé
et bon vent !

(Éditions de la Différence, 2003)

PETIT MUSÉE PORTATIF

(Copyright © 2004)

L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

On ose à peine s’y mirer
Le reflet risque de brouiller
les noms de l’Eternel
et de son Messager
Pauvre artisan
probablement pieux
qui a amoureusement façonné
cette œuvre du diable

Un bout d’ivoire
échoué sur la table
Le sage-fou
s’appuie sur sa barbe
Il pose
devant les poèmes qui passent

(Éditions Al Manar, 2002)

POÈMES PÉRISSABLES

(Copyright © 2004)

Je recueille bout par bout
ce qui subsiste en moi
Tessons de colère
lambeaux de passion
escarbilles de joie
Je couds, colle et cautérise
Abracadabra !
Je suis de nouveau debout
Pour quelle autre bataille ?

Quand le quotidien m’use
je m’abuse
en y mettant mon grain d’ironie
Voici le chat
et voici la souris
Auteur méconnu de dessins animés
je suis

Laver son cœur
le faire sécher
le repasser
le suspendre sur un cintre
Ne pas le replacer tout de suite
dans sa cage
Attendre
la clé charnelle de la vision
l’impossible retour
le dénouement de l’éternité

De cette feuille
dite vierge
que sortira-t-il
Un bouton de seringa
ou une fleur carnivore ?

C’est moi qui tremble

(Éditions de la Différence, 2000)

FRAGMENTS D’UNE GENÈSE OUBLIÉE

(Copyright © 2004)

Il est temps de se taire
de ranger les accessoires
les costumes
les rêves
les douleurs
les cartes postales

Il est temps de fermer la parenthèse
arrêter le refrain
vendre les meubles
nettoyer la chambre
vider les poubelles

Il est temps d’ouvrir la cage
des canaris qui m’ont prodigué leur chant
contre une vague nourriture
et quelques gobelets d’eau

Il est temps de quitter
la maison des illusions
pour le large d’un océan de feu
où mes métaux humains
pourraient enfin fondre

Il est temps de quitter l’enveloppe
et s’apprêter au voyage

Nos chemins se séparent
ô mon frère l’évadé

J’ai de la folie
mon grain propre
Un choix autre
de la séparation

J’ai ma petite lumière
sur les significations dernières
de l’horreur

Une fois
une seule fois
il m’est arrivé d’être homme
comme l’ont célébré les romances

Et ce fut
au mitan de l’amour

L’amour
quoi de plus léger pour un havresac

Alors je m’envole
sans regret
j’adhère au cri
l’archaïque
rougi au feu des déveines
et je remonte d’une seule traite
la chaîne des avortements

Je surprends le chaos
en ses préparatifs

Je convoque à ma transe noire
le peuple majoritaire des éclopés
esprits vaincus
martyrs des passions réprouvées
vierges sacrifiées au moloch de la fécondité
aèdes chassés de la cité
dinosaures aussi doux que des colombes
foudroyés en plein rêve
ermites de tous temps
ayant survécu dans leurs grottes
aux bulldozers de l’histoire

Je ne me reconnais d’autre peuple
que ce peuple
guéri du rapt et du meurtre
du vampirisme des besoins
des adorations
des soumissions
et des lois stupides

Je ne me reconnais d’autre peuple
que ce peuple
non issu de la horde
nuitamment nomade
laissant aux arbres leurs fruits
aux animaux la vie sauve
se nourrissant du lait des étoiles
confiant ses morts
à la générosité du silence

Je ne me reconnais d’autre peuple
que ce peuple
impossible

Nous nous rejoignons dans la transe

La danse nous rajeunit
nous fait traverser l’absence

Une autre veille commence
aux confins de la mémoire

(Paroles d’aube, 1998)

LE SPLEEN DE CASABLANCA

(Copyright © 2004)

Je tire les rideaux
pour pouvoir fumer à ma guise
Je tire les rideaux
pour boire un verre
à la santé d’Abou Nouwas
Je tire les rideaux
pour lire le dernier livre de Rushdie
Bientôt, qui sait
il faudra que je descende à la cave
et que je m’enferme à double tour
pour pouvoir
penser
à ma guise

Les gardiens sont partout
Ils règnent sur les poubelles
les garages
les boîtes aux lettres
Les gardiens sont partout
dans les bouteilles vides
sous la langue
derrière les miroirs
Les gardiens sont partout
entre la chair et l’ongle
les narines et la rose
l’œil et le regard
Les gardiens sont partout
dans la poussière qu’on avale
et le morceau qu’on recrache
Les gardiens croissent et se multiplient
A ce rythme
arrivera le jour
où nous deviendrons tous
un peuple de gardiens

Mère
ma superbe
mon imprudente
Toi qui t’apprêtes à me mettre au monde
De grâce
ne me donne pas de nom
car les tueurs sont à l’affût

Mère
fais que ma peau
soit d’une couleur neutre
Les tueurs sont à l’affût

Mère
ne parle pas devant moi
Je risque d’apprendre ta langue
et les tueurs sont à l’affût

Mère
cache-toi quand tu pries
laisse-moi à l’écart de ta foi
Les tueurs sont à l’affût

Mère
libre à toi d’être pauvre
mais ne me jette pas dans la rue
Les tueurs sont à l’affût

Ah mère
si tu pouvais t’abstenir
attendre des jours meilleurs
pour me mettre au monde
Qui sait
Mon premier cri
ferait ma joie et la tienne
Je bondirais alors dans la lumière
comme une offrande de la vie à la vie

(À la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain qui fut poussé et noyé dans la Seine, à Paris, le 1er mai 1995, par une bande de skinheads qui venait de se détacher d’une manifestation du Front national.)

(Éditions de la Différence, 1996)