Les mots qui brûlent

Intervention à la biennale internationale de poésie de Liège (4-7 septembre 2005)

Permettez au président éphémère que je suis de défendre sa réputation en ruant un peu dans les brancards, ne serait-ce que l’espace d’une introduction. Je dois vous avouer, sans grande honte, que les discours sur la poésie m’ennuient. Et les liens que j’ai avec nombre de poètes me portent à croire que cette « indisposition d’esprit » est assez partagée. Mais, comme nous sommes en principe des gens bien élevés, nous n’en laissons rien transparaître. La bienséance nous intime l’acceptation d’un protocole et de conventions bien établis, et depuis fort longtemps, dans la plupart des rencontres de poètes à travers le monde.
J’espère que vous n’entendrez pas malice à ces propos au moment où, devant traiter d’un sujet auréolé de l’habituelle gravité, j’essaie de ne pas me départir de cette légèreté de l’être qui fait que les mots, au lieu de représenter pour nous des fardeaux, deviennent des ailes providentielles assurant l’envol libre de la pensée. Louis Aragon, curieusement remisé de nos jours, disait :
Je peux me consumer de tout l’enfer du monde
Jamais je ne perdrai cet émerveillement
Du langage (in Les Poètes)
J’affirme, pour ma part, que seuls les poèmes me procurent un tel émerveillement, rarement les discours sur la poésie, fussent-ils les plus perspicaces. La question n’est pas nouvelle, me direz-vous, et le débat autour d’elle n’est pas près d’être clos. Mon intention, rassurez-vous, n’est pas de la réintroduire par la porte de service. Disons que mon insistance relève d’un certain masochisme, car elle exprime la réelle difficulté de l’exercice pour quelqu’un comme moi qui s’est permis d’écrire un jour : « Quand un poète parle en dehors de sa poésie, ne commet-il pas une infidélité ? »
Je suis donc obligé d’être infidèle aujourd’hui, et en agora, avec en sus le risque de ne retenir de votre attention que la part due à la courtoisie.
Au fait, au fait ! crieront déjà les impatients. Voilà qui m’oblige à me jeter à l’eau, ou plutôt dans les flammes, avec l’idée arrêtée de ne pas m’y attarder, on le comprendra aisément.
Et, pour tordre immédiatement le bâton à l’envers, je voudrais rendre hommage aux amis qui ont élaboré pour nous la thématique de la présente biennale. Un sujet aussi dérangeant nous éloigne à coup sûr de l’unanimisme soporifique qu’il nous est arrivé de subir dans certaines rencontres. Comme si la poésie devait ou pouvait viser un quelconque consensus. Absurde ! L’art qui est le nôtre n’est et ne restera vivant, agissant, que par la diversité infinie des expériences humaines, des sensibilités et des visions, employées chacune dans une quête singulière même quand elles participent toutes d’une commune aventure. Mais, si les voies de la poésie sont multiples et autant légitimes les unes que les autres, car relevant de la liberté de chacun, elles n’en sont pas moins déterminées par des choix éthiques et esthétiques que l’on peut ou non partager. Il ne s’agit point de juger, encore moins de stigmatiser tel ou tel positionnement, il s’agit du droit de marquer sa différence et de la défendre le cas échéant contre les gestionnaires plus ou moins attitrés de la chose poétique qui, eux, ne s’embarrassent pas du droit et de la liberté des autres quand ils décrètent ce qu’est la nature de la poésie et lui fixent des missions exclusives, jugées nobles par rapport à d’autres ravalées au rang de l’anecdotique et du prosaïque. Dois-je rappeler qu’après tout la littérature n’est pas le domaine privilégié de la vertu ? C’est un champ presque comme les autres, où les contradictions et les passions humaines battent leur plein, avec leur cortège d’intérêts, d’enjeux de pouvoir et de séduction, d’amour et de haine, de jalousie et de complicité, de bonté et de bassesse, de vérité et d’erreur, de volonté de puissance et de don magnifique de soi. Et dans ce vaste théâtre de la conscience humaine, je ne dis pas que le poète doive camper le rôle du juste, qui n’est pas nécessairement à sa portée, ou celui du justicier, qui n’est pas réellement en son pouvoir. Pour autant, les tâches qu’il est en mesure d’honorer sont loin d’être dérisoires, la première, éminemment pratique et conditionnant toutes les autres, étant celle qui consiste, par un labeur inlassable, à tailler sa propre langue dans le corps et l’esprit d’une langue imposée ou choisie. L’apport déterminant du poète en particulier à la poésie en général et à l’audience de celle-ci est d’abord cet avènement d’un usage de la langue inédit et en même temps coulant comme de source. Sans cette alchimie préalable, la poésie n’est pas audible et subit immanquablement le sort de tant de denrées périssables. Avec cet atout, elle acquiert par contre la force d’un élément naturel à même de frapper les esprits, libérer les émotions, raviver la mémoire, féconder l’imaginaire et mobiliser les consciences. C’est à partir de là, et de là seulement, que la question de la responsabilité en poésie se pose concrètement.
Le terme de responsabilité peut choquer les âmes sensibles. D’autres, plus retorses, y flaireront par association d’idées un relent du concept, à leurs yeux largement suranné, d’engagement. Mais nous n’allons pas tomber encore une fois dans ce piège. Foin des jeux de mots pour midinettes ! Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est grand temps d’oser reparler de poésie en termes d’éthique et d’en dérouler quelques principes simples, l’un d’eux, presque tombé en désuétude, étant le devoir d’insoumission aux doxas d’hier et d’aujourd’hui, y compris celles qui auraient tendance à s’établir en poésie.
Je ne voudrais pas outrepasser mon rôle en étalant l’éventail de ces principes. Il me suffit de dire qu’ils nous indiquent à la fois les chemins et les tranchées d’un combat que d’autres avant nous ont honoré et qui nous échoit à notre tour avant que nous en léguions le témoin à ceux qui viendront après nous.
Au-delà des enjeux si familiers pour nous d’un tel combat, j’aimerais maintenant vous faire part d’un sentiment que le thème de notre rencontre n’a pas manqué de raviver en moi. Si la dignité insigne de la poésie réside dans la longue tradition de résistance qu’elle a opposée aux multiples visages de la barbarie, il arrive au poète, pris en particulier, d’éprouver une étrange culpabilité alors qu’il est innocent des abominations perpétrées et qu’il n’a pas hésité à se dresser corps et âme contre elles. Dans cette logique, écrire revient à se soumettre à l’ordalie, une ordalie profane où il n’attend de jugement que de sa propre conscience mais où l’angoisse perdure tant que le jugement n’est pas rendu. Ce faisant, une autre question le taraude : à quoi bon brûler, rédiger son propre réquisitoire et attendre la peur au ventre la sentence si la justice dans l’absolu n’est pas de ce monde et que la fenêtre de l’espérance demeure hors de portée ? Ce que je décris là ne diffère en rien d’une quête de la rédemption, à cette différence près qu’elle n’a de sens que si elle s’accomplit au bénéfice de l’humanité entière. Et tant que le poète revendiquera son identité humaine, son salut restera hypothétique aussi longtemps qu’un grand nombre de ses semblables continueront à mutiler la vie et que des pans entiers de l’humanité resteront plongés dans l’enfer de l’oppression et des misères d’ici-bas, se demandant avec le poète palestinien Mourid Al-Barghouti : « O Dieu, y a-t-il une vie avant la mort ? »
Le dilemme est là, touchant à l’essence d’une tragédie grecque, traduisant la plus haute exigence intellectuelle et spirituelle, manifestant le seul honneur que la poésie nous fait miroiter, celui d’être des veilleurs de la condition humaine, vigilants, inquiets, doués du sens du partage, de la compassion et de l’émerveillement face au miracle de la vie.
A ce dilemme, on peut se dérober en faisant plus ou moins abstraction du bruit et de la fureur du monde, en répétant sans s’en rendre compte les antiennes de l’industrie du mensonge, en cultivant son jardin, en relisant ses classiques, et je ne sais quoi encore. Il demeure et persiste, consubstantiel à la raison d’être de la poésie, son continent humain, trop humain, ses urgences et sa mission éternelle, disons-le avec assurance.
Un dernier mot. Vous aurez remarqué que j’ai tourné autant que j’ai pu autour du feu avant de m’y plonger sans crier gare jusqu’au dernier cercle. Les mots qui brûlent m’ont appris ce qu’il faut bien appeler une vertu : la discrétion sur soi. Sachons laisser à nos poèmes le soin de se charger de nos exubérances, cris, larmes, fureurs, joies, fascinations, folies, sarcasmes, pulsions vitales et procès en tous genres de nous-mêmes comme du monde. Seuls nos poèmes sont capables de parler de nous avec justesse et loyauté.
Ainsi, la boucle est bouclée. Mon infidélité aura été de courte durée. Et je me retire en murmurant de nouveau les vers de l’auteur du Fou d’Elsa :
Je peux me consumer de tout l’enfer du monde
Jamais je ne perdrai cet émerveillement
Du langage.