SOUS LE BÂILLON LE POÈME (1981)

À mon fils Yacine

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu me parles déjà comme une grande personne
tu insistes sur tes efforts à l’école
et je sens ta passion de comprendre
de chasser l’obscurité, la laideur
de pénétrer les secrets du grand livre de la vie
Tu es sûr de toi-même
et sans le faire exprès
tu me comptes tes richesses
tu me rassures sur ta force
comme si tu disais : « Ne t’en fais pas pour moi
regarde-moi marcher
regarde où vont mes pas
l’horizon, l’immense horizon là-bas
il n’a pas de secrets pour moi »
Et je t’imagine
ton beau front bien haut
et bien droit
j’imagine ta grande fierté

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu me dis :
« Je pense à toi
et je te donne ma vie »
sans soupçonner
ce que tu me fais en disant cela
mon cœur fou
ma tête dans les étoiles
et par ce mot de toi
je n’ai plus peine à croire
que la grande Fête arrivera
celle où des enfants comme toi
devenus hommes
marcheront à pas de géant
loin de la misère des bidonvilles
loin de la faim, de l’ignorance et des tristesses

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu as écrit toi-même l’adresse
tu l’as écrite avec assurance
tu t’es dit, si je mets ça
papa recevra ma lettre
et j’aurai peut-être une réponse
et tu as commencé à imaginer la prison
une grande maison où les gens sont enfermés
combien et pourquoi ?
mais alors ils ne peuvent pas voir la mer
la forêt
ils ne peuvent pas travailler
pour que leurs enfants puissent avoir à manger
Tu imagines quelque chose de méchant
de pas beau
quelque chose qui n’a pas de sens
et qui fait qu’on devient triste
ou très en colère
Tu penses encore
ceux qui ont fait les prisons
sont certainement fous
et tant et tant d’autres choses
Oui mon fils aimé
c’est comme ça qu’on commence à réfléchir
à comprendre les hommes
à aimer la vie
à détester les tyrans
et c’est comme ça
que je t’aime
que j’aime penser à toi
du fond de ma prison

Quatre ans

Cela fera bientôt quatre ans
on m’arracha à toi
à mes camarades
à mon peuple
on me ligota
bâillonna
banda les yeux
on interdit mes poèmes
mon nom
on m’exila dans un îlot
de béton et de rouille
on apposa un numéro
sur le dos de mon absence
on m’interdit
les livres que j’aime
les nouvelles
la musique
et pour te voir
un quart d’heure par semaine
à travers deux grilles séparées par un couloir
ils étaient encore là
buvant le sang de nos paroles
un chronomètre
à la place du cerveau

C’est encore loin le temps des cerises
et des mains chargées d’offrandes immédiates
le ciel ouvert au matin frais des libertés
la joie de dire
et la tristesse heureuse

C’est encore loin le temps des cerises
et des cités émerveillées de silence
à l’aurore fragile de nos amours
la fringale des rencontres
les rêves fous devenus tâches quotidiennes

C’est encore loin le temps des cerises
mais je le sens déjà
qui palpite et lève
tout chaud en germe
dans ma passion du futur