Choix de Textes d'Abdellatif Laâbi

(Copyright © 2004)

 

A l'occasion de la sortie, en septembre 2005, de son recueil Ecris la vie, aux Editions de la Différence,

Abdellatif Laâbi vous offre 4 extraits de ce recueil

lus dans le cadre du Marché de la Poésie en juin 2005, à Paris.

 

LE CERCLE DES ARABES DISPARUS… ET RETROUVÉS


Ici la Voix des Arabes libres. La voix de ceux, celles qui ont décidé de briser la loi du silence, combattre le mensonge, redonner la voix aux sans-voix, faire entendre le cri des suppliciés, rejeter les chaînes de la soumission, dénoncer les grandes et petites lâchetés, mettre à nu les mécanismes de la corruption et du pillage, lever le voile sur les misères matérielles et morales, bref, s'insurger contre la fatalité et libérer le cours de l'espoir.
Nous émettons de quelque part. D'un lieu inconcevable pour l'imagination courte des tyrans. Désert primordial où la parole rebelle fut conçue, où l'arbre de la mémoire surgit, plongea ses racines dans la terre assoiffée de justice, déploya sa frondaison pour accueillir la palabre des chercheurs de vérité aux lèvres gercées d'énigmes.
Ici la Voix des Arabes libres. Hommes et femmes refusant l'uniforme simiesque, le garde-à-vous, l'hymne vengeur, les bruits de bottes, les barbelés de la patrie, la bêtise des consensus, la peste de l'orgueil, la prison de l'unique langue, de la religion unique, le folklore débilitant des signes distinctifs : couvre-chef, fichus, barbes, médaillons, chapelets, amulettes et toute la quincaillerie-bimbeloterie ayant servi depuis belle lurette à berner les peuples innocents. Autant de linceuls prévus pour nous dès le berceau que nous lacérons et jetons à la face hideuse des molochs qui ont voulu nous enterrer vivants.
Car vivants, nous le sommes, et nous aimons la vie au-delà du supportable.
Nous les désirants, les languissants, les brûlés de l'intérieur, les fous d'amour, nous suivons la vie à la trace, à l'odeur, et même à la rumeur. Nous mendions à sa porte sans rien perdre de notre dignité. Ah ! quel festin, les miettes qu'elle daigne nous jeter !
Ici la Voix des Arabes libres. Frères et sœurs siamois de tous les humains libres. Comme eux candidats à l'arrachement et aux exils.
L'intérieur d'abord, quand on répugne à hurler avec les loups, applaudir avec la claque, courber l'échine avec les larbins. Quand l'identité s'arrête à un lieu de naissance, un nom, une croyance. Quand la différence exclut et stigmatise. Quand la marge extrême devient l'unique lieu vivable et vous condamne au carrousel aveugle du malheur.
L'extérieur ensuite. O les chemins minés de l'exil ! Et au terme de l'exode, la terre promise qui se dérobe immédiatement sous vos pieds. La fêlure qui s'installe. Vous ne serez jamais vraiment ici, ni vraiment là-bas. Mais, peu à peu, vous vous faites une raison. Dur réapprentissage. Vous habitez l'abri flottant du provisoire. Et surtout vous découvrez que vous n'êtes pas seuls. Vous faites partie dorénavant d'un peuple mutant, d'une tribu fraternelle exemptée du prix du sang, se riant des frontières, éprise de questions, hantée par l'infini, non celui géographique des horizons, mais l'humain pétri de chair et d'esprit, et que l'on ne peut scruter qu'avec l'œil du cœur.
Ici la Voix des Arabes libres. Nous vous parlons de quelque part, et le temps nous est compté. Car, n'hésitons pas à le dire, nous faisons partie d'une espèce menacée de disparition. L'air se raréfie autour de nous tant la pollution est généralisée, la pire pour nous étant celle du langage. Que d'oiseaux mazoutés peinent à remuer leurs ailes dans nos gorges. Que de roses assiégées par les immondices n'ont plus à cœur de libérer leur parfum. Que de mots nobles et sincères sont traînés dans la boue, prostitués et vendus à la criée sur les panneaux de réclame.
Nous nous insurgeons contre cette aphasie programmée dont le dessein, cousu de fil blanc, est le conditionnement des consciences avant leur mise à mort.
Aussi notre message, s'il doit y en avoir un, se résume-t-il en un seul mot : résistance ! Oui, les périls montent, y compris dans « la maison de l'âme ».
Nous en appelons au sursaut de l'humain en l'homme. Il s'agit de reconquérir, dans le noyau enténébré de l'identité humaine, cette part lumineuse que bien des messagers se sont évertués à nous révéler et dont il est arrivé à nos prédécesseurs les mieux inspirés de faire bon usage, érigeant ainsi de rares Andalousies qui n'attirent plus de nos jours que des cyclopes à la gâchette facile, consommateurs effrénés du fugace et du rien.
Ici la Voix des Arabes libres. Pour des raisons d'éthique, nous émettons de nuit plutôt que de jour. Nous voulons honorer notre serment de veilleurs de la condition humaine. Garder pour cela les yeux ouverts, les facultés aux aguets, cultiver l'insomnie, entretenir le feu sacré, les pâturages du rêve, le don de la vision, sans cesse affûter le tranchant de la parole pour accueillir à l'heure dite ses vagues inspirées, ses tambours de rappel à l'insoumission, ses violons et ses flûtes faisant se dresser les mamelons, ses luths égrenant la trouble chamade des chrysalides au bord de l'élan vital.
Chaque nuit, nous émettrons jusqu'à l'aube. Contrairement aux haut-parleurs du matraquage sonore, nous entrecouperons nos programmes de plages de silence. Car il n'est de parole vraie que celle fécondée par le silence consenti. Espace et temps du retour sur soi, de l'examen, du doute, des petites lumières et de l'illumination, du souffle évanescent de la grâce.
Voici donc. La main de l'aube va bientôt effacer la planche inspirée de la nuit. C'est le moment pour les descendants de Shéhérazade de se retirer sur la pointe des pieds. Et demain, il faudra recommencer. Car le glaive sera de nouveau suspendu sur nos têtes. Jusqu'à quand ?


(Créteil, 5 août 2001


TRIBULATIONS D'UN RÊVEUR ATTITRÉ

 

Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance

 

Vaccin

Paris Orly
Tu es aux premières loges
du tapis roulant
à guetter la valise rouge
que tu as étrennée pendant ce périple
Quand elle sort après longue attente
tu as de la peine à la reconnaître
On dirait qu’elle a traversé
les boyaux d’une mine de charbon
De plus elle est toute déglinguée
Quel inquisiteur s’est plu
à la visiter sans aménité
alors que tu avais mis tes poèmes
à l’abri dans ton bagage à main ?
Allons, arrête ton cinéma
te ravises-tu
l’inquisition d’aujourd’hui enfile des gants
et utilise les rayons
Elle a d’autres martels en tête
Toi, tu t’es rasé la barbe à temps
et ne penses plus que la révolution
est pour demain
Après-demain peut-être, si tu réussis
à mettre au point
dans ton laboratoire secret
un vaccin de cheval
contre la bêtise triomphante

(Éditions de la Différence, 2008)


MON CHER DOUBLE

 

Mon double
une vieille connaissance
que je fréquente avec modération
C’est un sans-gêne
qui joue de ma timidité
et sait mettre à profit
mes distractions
Il est l’ombre
qui me suit ou me précède
en singeant ma démarche
Il s’immisce jusque dans mes rêves
et parle couramment
la langue de mes démons
Malgré notre grande intimité
il me reste étranger
Je ne le hais ni ne l’aime
car après tout
il est mon double
la preuve par défaut
de mon existence

 

 

Avec lui
je perds mon humour
qui paraît-il
réjouit mes amis
Fustiger la bêtise
la sienne y comprise
et tous les jours que diable fait
n’est donné
qu’à une poignée d’élus
Pourtant
et c’est là que réside mon orgueil
je pense que ma candidature
n’est pas usurpée
J’ai découvert cette propension
sur le tard
et suis navré de la voir réduite
à la portion congrue
à cause d’une ombre
fantasmée si ça se trouve
Alors que faire ?
comme disait le camarade Lénine

 

 

Cultiver mon unicité ?
Cela ne me ressemble pas
Consulter ?
Rien à faire
Me mettre en chasse de mes sosies
les attraper au filet tel un négrier
et les enfermer dans une cale ?
Non
je n’ai pas cette agressivité
Écrire des petits poèmes
sur les fleurs et les papillons
ou d’autres bien blancs et potelés
pour célébrer le nombril de la langue ?
Très peu pour moi
quand les cornes du taureau
m’écorchent les mains
et que le souffle de la bête
me brûle le visage
Autant crier à mon double
en agitant devant lui la muleta :
Toro
viens chercher !

(Éditions de la Différence, 2007)


ŒUVRE POÉTIQUE I

 

LE RÈGNE DE BARBARIE (1980)

à bout portant et profane l’Inviolé    Chante Oum Kalthoum en pleine cybernétique    Chante le Nil    Les barrages spectaculaires    Tes pyramides et les nôtres    Les cœurs de siècles descendants    L’amour fou    Suspendues quaternaires    Ne crains pas d’accumuler les clichés    Ma gazelle aux niagaras de parfums   L’oubli semant son chapelet de romances    Les traces du campement et la monture    L’œil monte    Eclate en regards de tarentules vitreuses    Abîmes tailladés en robinets de miel    En tuyaux de lait sacramentel    Chante un peu si ce n’est pour l’ordre funèbre ce sera pour le cortège    Chante que j’écrive le Livre des morts    Le testament oral des races soumises    Que je désemmièvre la malédiction qui nous a frappés au sommet de la greffe    Que j’ordonne à la Création une déroute exemplaire    Que j’insolence la misère touffue des jungles intérieures    Chante ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance
 
 
« les peuples se sont arrêtés pour attester comment dans mon unicité j’édifie les bases de la gloire »
 
 
Chante le Croissant aride    Chante le mur des lamentations moi je côtoie le mur de la honte    Chante étoile déterreuse d’Orient tombé en panne   Chante un peu que je te donne mes yeux    Ton amour fétiche à l’orteil agile de l’Afrique violée en cérémonies cycliques    Chante l’impossible du bras appréhendant l’outil    L’impossible de la main appréhendant le corps    L’impossible orgueil de ta race défaite
 
 
Cri du rossignol des poètes imbéciles    Cri de la rage clignotante d’aérolithes sarclés    Cri de la tripe à l’orée des abattoirs    Cri du gâchis séculaire intimant l’Arrêt
cri des concentrations boulimie de l’argent
cri des trésors miraculés suspendus aux sorciers
cri charlatanerie docte à la suite du pouvoir
cri salué des flancs du génocide
cri médiéval lumière des époques obscures
cri je patine sur les rails du chaos
cri le vent s’arrêtera changé criquets à la gesticulation
cri tassé à la lie de la mémoire devenue organe
cri de Continent le tam-tam nous couvre des voix
cri gosier tu ne contiens que la plus dérisoire de mes détonations
cri je suis plus qu’homme quelque chose quelqu’un en tragique expansion
cri coulée mienne incandescente
cri je noierai cette planète d’une poésie asphyxiante
marteau-piqueur gaz bruts que je réserve
cri je sais parler mais pas aux puissants
cri     o  b  j  e  c  t  e  u  r
cri la trahison de l’ami     du déporte-parole
cri les dégueulades tournées du marasme
cri la bile renvoyée en quadrilatères hissés
cri prostitution du musicien singe à se tordre
cri la morgue philosophale criticaillante
nous enterrant en notre nom vivants
cri qu’on foute la paix aux salauds que nous sommes
cri Assez
 
 
impudique chanteuse    Vieille hétaïre    Nous scalpant dans le sang fébrile    Nous embobinant    Nous lâchant fétu et paille à la fraternité du délire sensitif    D’un lyrisme que nous pétons mutations de toutes facultés    Nous tapant sur les cuisses et les dos mutuels    Ronronnant l’imbécile refrain de la fraternité d’exclusion    Chante Oum Kalthoum ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance
 
 
 
fossile carnivore    Sœur du mammouth surpris    Mais incalculable
f  o  r  c  e

 

 

SOUS LE BAÎLLON LE POÈME (1981)

À mon fils Yacine

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu me parles déjà comme une grande personne
tu insistes sur tes efforts à l’école
et je sens ta passion de comprendre
de chasser l’obscurité, la laideur
de pénétrer les secrets du grand livre de la vie
Tu es sûr de toi-même
et sans le faire exprès
tu me comptes tes richesses
tu me rassures sur ta force
comme si tu disais : « Ne t’en fais pas pour moi
regarde-moi marcher
regarde où vont mes pas
l’horizon, l’immense horizon là-bas
il n’a pas de secrets pour moi »
Et je t’imagine
ton beau front bien haut
et bien droit
j’imagine ta grande fierté

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu me dis :
« Je pense à toi
et je te donne ma vie »
sans soupçonner
ce que tu me fais en disant cela
mon cœur fou
ma tête dans les étoiles
et par ce mot de toi
je n’ai plus peine à croire
que la grande Fête arrivera
celle où des enfants comme toi
devenus hommes
marcheront à pas de géant
loin de la misère des bidonvilles
loin de la faim, de l’ignorance et des tristesses

Mon fils aimé
j’ai reçu ta lettre
Tu as écrit toi-même l’adresse
tu l’as écrite avec assurance
tu t’es dit, si je mets ça
papa recevra ma lettre
et j’aurai peut-être une réponse
et tu as commencé à imaginer la prison
une grande maison où les gens sont enfermés
combien et pourquoi ?
mais alors ils ne peuvent pas voir la mer
la forêt
ils ne peuvent pas travailler
pour que leurs enfants puissent avoir à manger
Tu imagines quelque chose de méchant
de pas beau
quelque chose qui n’a pas de sens
et qui fait qu’on devient triste
ou très en colère
Tu penses encore
ceux qui ont fait les prisons
sont certainement fous
et tant et tant d’autres choses
Oui mon fils aimé
c’est comme ça qu’on commence à réfléchir
à comprendre les hommes
à aimer la vie
à détester les tyrans
et c’est comme ça
que je t’aime
que j’aime penser à toi
du fond de ma prison

 

Quatre ans

Cela fera bientôt quatre ans
on m’arracha à toi
à mes camarades
à mon peuple
on me ligota
bâillonna
banda les yeux
on interdit mes poèmes
mon nom
on m’exila dans un îlot
de béton et de rouille
on apposa un numéro
sur le dos de mon absence
on m’interdit
les livres que j’aime
les nouvelles
la musique
et pour te voir
un quart d’heure par semaine
à travers deux grilles séparées par un couloir
ils étaient encore là
buvant le sang de nos paroles
un chronomètre
à la place du cerveau

 

 

 

C’est encore loin le temps des cerises
et des mains chargées d’offrandes immédiates
le ciel ouvert au matin frais des libertés
la joie de dire
et la tristesse heureuse

C’est encore loin le temps des cerises
et des cités émerveillées de silence
à l’aurore fragile de nos amours
la fringale des rencontres
les rêves fous devenus tâches quotidiennes

C’est encore loin le temps des cerises
mais je le sens déjà
qui palpite et lève
tout chaud en germe
dans ma passion du futur

 

DISCOURS SUR LA COLLINE ARABE (1985)

Le tortionnaire s’est réveillé
Près de lui
sa femme dort encore
Il se glisse furtivement hors du lit
revêt sa tenue de jungle
et sort
Sur le chemin du réduit
où l’attendent ses instruments
et ses victimes du jour
il pense aux choses ordinaires de la vie
les prix qui grimpent
la maison qui sera trop exiguë
quand viendra le cinquième enfant
les pluies qui tardent de nouveau cette année
le dénouement du dernier feuilleton qui passe à la télé
Il pointe au bureau des entrées
se dirige vers le réduit
ouvre la porte
Les corps sont recroquevillés dans la pénombre
toussotements
puanteur
Lève-toi fils de pute !
crie-t-il
en lançant une ruade
au plexus du premier prévenu
que son pied rencontre

 

L'ÉCORCHÉ VIF (1986)

Le poète arabe
se met devant sa table rase
s’apprête à rédiger son testament
mais il découvre qu’il a perdu
l’usage de l’écriture
Il a oublié ses propres poèmes
et les poèmes de ses ancêtres
Il veut crier de rage
mais se rend compte
qu’il a perdu l’usage de la parole
De guerre lasse
il s’apprête à se lever
mais il sent qu’il a perdu
l’usage de ses membres
La mort l’a précédé
là où il devait abdiquer
devant la vie

 

TOUS LES DÉCHIREMENTS (1990)

Cette lumière
n’est pas à décrire
elle se boit
ou se mange

 

Le jaune attend le bleu
qui s’attarde avec le vert
le blanc sourit
à cette scène ordinaire
du dépit amoureux

 

Habiter son corps
n’est pas aisé
c’est une maison hantée
un champ de mines
Il faudrait pouvoir le louer
juste pour des vacances

 

Habiter son corps
n’est pas aisé
c’est une maison hantée
un champ de mines
Il faudrait pouvoir le louer
juste pour des vacances

 

La rosée
ce n’est que de l’eau
mais c’est une eau amoureuse

 

Je ne le nie pas
l’écriture est un luxe
mais c’est le seul luxe
où l’homme
n’exploite que lui-même

 

Le prophète détruit les idoles
le tyran
édifie des statues

 

J’ouvre la fenêtre
de mon jardin secret
Les prédateurs ont tout saccagé
ils ont emporté
jusqu’au secret de mon jardin

 

Souvent
je me sens diminué
fautif quelque part
quand on vient me féliciter

 

Je n’attends rien de la vie
je vais
à sa rencontre

(Éditions de la Différence, 2006)


ÉCRIS LA VIE

 

La terre est si patiente
Elle attend son chantre
qui tarde un peu
puis se présente
Beau flatteur
il se fait vite pardonner
C’est qu’il est un peu musicien
et peintre mettant la main à la pâte
avec des mots
qui connaissent le chemin du cœur
Le voici
entonnant avec des accents sincères
sa vieille antienne
que la terre fait semblant
d’entendre
pour la première fois

 

 

La vie s’ingénie
aux offrandes inestimées
et pour les recevoir de sa main
mieux vaut être averti
de l’intention
du code de la cérémonie
des ablutions morales
devant être accomplies
des mots de trop
— comme ces stupides merci —
de la délicatesse du geste
et de la révérence digne
Et puis
au moment de se retirer
surtout ne pas se précipiter
comme ces vainqueurs qui n’ont d’autre hâte
que d’aller exhiber à la foule des frustrés
leur trophée

 

 

C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré

(Editions de la Différence, 2005)


RUSES DE VIVANT

 

Même innocents
du sang de notre prochain
il nous arrive
de tuer
la vie en nous
Plusieurs fois
plutôt qu’une

 

 

Le voile
qui nous recouvre les yeux
et le cœur
Les barricades
que nous dressons
autour du corps suspect
La lame froide
que nous opposons au désir
Les mots
que nous achetons et vendons
au marché florissant du mensonge
Les visions
que nous étouffons dans le berceau
La sainte folie
que nous enfermons derrière les barreaux
La panique
que nous inspirent les hérésies
La surdité
élevée au rang d’art consommé
La religion
largement partagée
de l’indifférence

 

 

Bien des messagers
frapperont encore à notre porte
Y aura-t-il quelqu’un
dans la maison ?

 

 

Dites-moi
vers quel néant
coule le fleuve de la vie
C’est quand
la dernière fois
que vous vous y êtes baignés ?

(Éditions Al Manar, 2004)


LES FRUITS DU CORPS

 

Dans les fruits du corps
tout est bon
La peau
le jus
la chair
Même les noyaux
sont délicieux

 

Misérables hypocrites
qui montez au lit
du pied droit
et invoquez le nom de Dieu
avant de copuler
De la porte
donnant sur le plaisir
vous ne connaîtrez
que le trou aveugle
de la serrure

 

Je peine à lire
les traités d’érotologie
La gymnastique m’ennuie

Si l’amour
n’était pas
création
œuvre personnelle
j’aurais déserté son école

(Éditions de la Différence, 2003)


L'AUTOMNE PROMET

 

Ces carnets s’achèvent
je le sens

Que ne suis-je musicien
et virtuose
pour interpréter le final
naturellement au violoncelle
et par ma voix travaillée
déployer le chant tremblé
que voici :
Homme de l’entre-deux
qu’as-tu à chercher
le pays et la demeure
Ne vois-tu pas qu’en toi
c’est l’humanité qui se cherche
et tente l’impossible ?

Homme de l’entre-deux
sais-tu que tu es né
dans le continent que tu as découvert
Que l’amour t’a fait grandir
avant que la poésie
ne te restitue ton enfance ?

Homme de l’entre-deux
ta voile
ce sont les voiles qui se dressent encore
sur ton itinéraire
Appartenir dis-tu ?
Tu ne t’appartiens même pas
à toi-même

Homme de l’entre-deux
accepte enfin de te réjouir
de ta liberté de parole
et de mouvement
Les miracles se fêtent
surtout quand ils s’accomplissent
au détriment des tyrans

Et maintenant
quelle autre promesse
veux-tu arracher à l’automne
Juste l’énergie pour le livre suivant ?
Soit
Adjugé
et bon vent !

(Éditions de la Différence, 2003)


PETIT MUSÉE PORTATIF

 

L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

 

On ose à peine s’y mirer
Le reflet risque de brouiller
les noms de l’Eternel
et de son Messager
Pauvre artisan
probablement pieux
qui a amoureusement façonné
cette œuvre du diable

 

Un bout d’ivoire
échoué sur la table
Le sage-fou
s’appuie sur sa barbe
Il pose
devant les poèmes qui passent

(Éditions Al Manar, 2002)


POÈMES PÉRISSABLES

 

Je recueille bout par bout
ce qui subsiste en moi
Tessons de colère
lambeaux de passion
escarbilles de joie
Je couds, colle et cautérise
Abracadabra !
Je suis de nouveau debout
Pour quelle autre bataille ?

 

Quand le quotidien m'use
je m'abuse
en y mettant mon grain d'ironie
Voici le chat
et voici la souris
Auteur méconnu de dessins animés
je suis

 

Laver son cœur
le faire sécher
le repasser
le suspendre sur un cintre
Ne pas le replacer tout de suite
dans sa cage
Attendre
la clé charnelle de la vision
l'impossible retour
le dénouement de l'éternité

 

De cette feuille
dite vierge
que sortira-t-il
Un bouton de seringa
ou une fleur carnivore ?

C'est moi qui tremble

(Éditions de la Différence, 2000)


FRAGMENTS D'UNE GENÈSE OUBLIÉE

 

 

Il est temps de se taire
de ranger les accessoires
les costumes
les rêves
les douleurs
les cartes postales


Il est temps de fermer la parenthèse
arrêter le refrain
vendre les meubles
nettoyer la chambre
vider les poubelles


Il est temps d'ouvrir la cage
des canaris qui m'ont prodigué leur chant
contre une vague nourriture
et quelques gobelets d'eau


Il est temps de quitter
la maison des illusions
pour le large d'un océan de feu
où mes métaux humains
pourraient enfin fondre


Il est temps de quitter l'enveloppe
et s'apprêter au voyage


Nos chemins se séparent
ô mon frère l'évadé


J'ai de la folie
mon grain propre
Un choix autre
de la séparation


J'ai ma petite lumière
sur les significations dernières
de l'horreur


Une fois
une seule fois
il m'est arrivé d'être homme
comme l'ont célébré les romances


Et ce fut
au mitan de l'amour


L'amour
quoi de plus léger pour un havresac


Alors je m'envole
sans regret
j'adhère au cri
l'archaïque
rougi au feu des déveines
et je remonte d'une seule traite
la chaîne des avortements


Je surprends le chaos
en ses préparatifs


Je convoque à ma transe noire
le peuple majoritaire des éclopés
esprits vaincus
martyrs des passions réprouvées
vierges sacrifiées au moloch de la fécondité
aèdes chassés de la cité
dinosaures aussi doux que des colombes
foudroyés en plein rêve
ermites de tous temps
ayant survécu dans leurs grottes
aux bulldozers de l'histoire


Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
guéri du rapt et du meurtre
du vampirisme des besoins
des adorations
des soumissions
et des lois stupides


Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
non issu de la horde
nuitamment nomade
laissant aux arbres leurs fruits
aux animaux la vie sauve
se nourrissant du lait des étoiles
confiant ses morts
à la générosité du silence


Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
impossible


Nous nous rejoignons dans la transe


La danse nous rajeunit
nous fait traverser l'absence


Une autre veille commence
aux confins de la mémoire

 

(Paroles d'aube, 1998)


LE SPLEEN DE CASABLANCA

 

Je tire les rideaux
pour pouvoir fumer à ma guise
Je tire les rideaux
pour boire un verre
à la santé d'Abou Nouwas
Je tire les rideaux
pour lire le dernier livre de Rushdie
Bientôt, qui sait
il faudra que je descende à la cave
et que je m'enferme à double tour
pour pouvoir
penser
à ma guise

 

 

Les gardiens sont partout
Ils règnent sur les poubelles
les garages
les boîtes aux lettres
Les gardiens sont partout
dans les bouteilles vides
sous la langue
derrière les miroirs
Les gardiens sont partout
entre la chair et l'ongle
les narines et la rose
l'œil et le regard
Les gardiens sont partout
dans la poussière qu'on avale
et le morceau qu'on recrache
Les gardiens croissent et se multiplient
A ce rythme
arrivera le jour
où nous deviendrons tous
un peuple de gardiens

 

 

Mère
ma superbe
mon imprudente
Toi qui t'apprêtes à me mettre au monde
De grâce
ne me donne pas de nom
car les tueurs sont à l'affût

Mère
fais que ma peau
soit d'une couleur neutre
Les tueurs sont à l'affût

Mère
ne parle pas devant moi
Je risque d'apprendre ta langue
et les tueurs sont à l'affût

Mère
cache-toi quand tu pries
laisse-moi à l'écart de ta foi
Les tueurs sont à l'affût

Mère
libre à toi d'être pauvre
mais ne me jette pas dans la rue
Les tueurs sont à l'affût

Ah mère
si tu pouvais t'abstenir
attendre des jours meilleurs
pour me mettre au monde
Qui sait
Mon premier cri
ferait ma joie et la tienne
Je bondirais alors dans la lumière
comme une offrande de la vie à la vie

(À la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain qui fut poussé et noyé dans la Seine, à Paris, le 1er mai 1995, par une bande de skinheads qui venait de se détacher d'une manifestation du Front national.)

 

(Éditions de la Différence, 1996)


L'ÉTREINTE DU MONDE

 

La langue de ma mère

Je n'ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle s'est laissée mourir de faim
On raconte qu'elle enlevait chaque matin
son foulard de tête
et frappait sept fois le sol
en maudissant le ciel et le Tyran
J'étais dans la caverne
là où le forçat lit dans les ombres
et peint sur les parois le bestiaire de l'avenir
Je n'ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle m'a laissé un service à café chinois
dont les tasses se cassent une à une
sans que je les regrette tant elles sont laides
Mais je n'en aime que plus le café
Aujourd'hui, quand je suis seul
j'emprunte la voix de ma mère
ou plutôt c'est elle qui parle dans ma bouche
avec ses jurons, ses grossièretés et ses imprécations
le chapelet introuvable de ses diminutifs
toute l'espèce menacée de ses mots
Je n'ai pas vu ma mère depuis vingt ans
mais je suis le dernier homme
à parler encore sa langue

 

 

Deux heures de train

En deux heures de train
je repasse le film de ma vie
Deux minutes par année en moyenne
Une demi-heure pour l'enfance
une autre pour la prison
L'amour, les livres, l'errance
se partagent le reste
La main de ma compagne
fond peu à peu dans la mienne
et sa tête sur mon épaule
est aussi légère qu'une colombe
A notre arrivée
j'aurai la cinquantaine
et il me restera à vivre
une heure environ

 

Abrégé d'éternité

Sur le radeau, j'allumerai un cierge
et j'inventerai ma prière
Je laisserai à la vague inspirée
le soin d'ériger son temple
Je revêtirai de ma cape
le premier poisson
qui viendra se frotter à mes rames
J'irai ainsi par nuit et par mer
sans vivres ni mouettes
avec un bout de cierge
et un brin de prière
J'irai ainsi
avec mon visage d'illuminé
et je me dirai
ô moitié d'homme, réjouis-toi
tu vivras si tu ne l'as déjà vécu
un abrégé d'éternité

(Éditions de la Différence, 1993)


LE SOLEIL SE MEURT

 

 

Qui parle
de refaire le monde ?
On voudrait simplement
le supporter
avec une brindille
de dignité
au coin des lèvres

 

 

L'époque est banale
moins étonnante que le tarif d'une prostituée
Les satrapes s'amusent beaucoup
au jeu de la vérité
Les déshérités se convertissent en masse
à la religion du Loto
Les amants se séparent
pour un kilo de bananes
Le café n'est ni plus ni moins amer
L'eau reste sur l'estomac
La sécheresse frappe les plus affamés
Les séismes se plaisent à compliquer
la tâche des sauveteurs
La musique se refroidit
Le sexe guide le monde
Seuls les chiens continuent à rêver
tout au long des après-midi et des nuits

 

 

Il y aura une grande attente
avant la dite résurrection
Et le fils de l'homme
rendu à l'illusion
s'écriera : Qu'ai-je ?
Et les anges
peseurs du bien et du mal
s'écrieront : Qu'a-t-il ?
Et le ciel restera muet
comme au temps de la grande attente

 

 

Il y aura ce grand feu de veille
qui éloigne les fauves
et rassemble ceux
qui vont découvrir l'outil
Et le griot aux paroles qui blessent
se lèvera et frappera sept coups
au gong en bois de la mémoire
Et l'homme qui va faire fondre le métal
bondira et crachera au visage du griot
Et la femme aux sept maris reconnus
jettera au feu l'enfant disputé

(Éditions de la Différence, 1992)


 

 

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